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Publié par Roland Francart

Béatrice BEAUMARAIS (de Meester de Betzenbroeck) s’est formée en arts plastiques à Jupille, Rome et Paris. Elle a créé une première bande dessinée en 1994, Le joueur de flûte, aux Editions Coccinelle, d’après Le pâtre blessé de Daniel-Ange. Cécile JACQUERYE a été professeur de français puis directrice de l’Institut Notre-Dame de Jupille. En tant que dessinatrice et scénariste, elles ont réalisé la BD Alix Le Clerc, aller au bout de ses rêves, parue en juin 2014 aux Editions Fleurus-Mame.

Angoulême, un autre goût de BD ?

Si Charlie était bien présent à Angoulême, on a peu parlé d’un autre festival, un festival « off », le Festival de la BD chrétienne qui en est à sa 29e édition…

Le 42e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême s’est terminé le 1 février 2015. Les journalistes en ont beaucoup parlé, sans doute un peu plus que d’habitude suite à « l’affaire Charlie Hebdo ». Deux cent mille personnes ont déambulé dans de vastes espaces éphémères en métal et en plastic, annoncés à grand renfort de banderoles rouges et blanches. Tous les éditeurs de BD du monde entier y étaient représentés. On aura remarqué cette année une forte présence de la Chine et même de Taiwan au sein de « Little Asia ». C’est le festival officiel qui s’est achevé sans incident. Il faut dire que de nombreux policiers, en uniforme ou en civil, parcouraient la ville et que les contrôles étaient particulièrement pointus.

Et puis, au détour d’une rue, il y a d’autres lieux, chargés d’histoire ceux-là, la magnifique façade romane de la cathédrale Saint-Pierre, le Temple protestant, l’église Saint-Martial L’annonce est plus discrète : Festival de la BD chrétienne, entrée gratuite… C’est un festival off qui, lui, en est à sa 29e édition. Il ne défraie pas la chronique. Au lieu des haut-parleurs, on entend une petite musique douce… le luth du Papa de Loupio, par exemple[1]. Comme partout ailleurs dans la ville, des piles de livres, des expositions, des auteurs le crayon à la main…

Nous avons eu la chance d’être les hôtes de ce festival, grâce au Frère Roland Francart sj, fondateur et directeur du CRIABD qui, depuis 29 ans, collabore avec Chrétiens Média, organisateur du Festival de la BD chrétienne. Nous sommes revenues profondément impressionnées par cette expérience.

Et pourtant, comment ne pas penser à un « festival de pauvre » en comparant le public clairsemé des lieux chrétiens et les longues files devant les espaces du festival officiel ? Ou en observant les bénévoles se décarcassant pour que chacun soit accueilli chaleureusement jusqu’à assurer eux-mêmes la sécurité (obligation préfectorale !) et pour que la vente des livres compense quelque peu les frais engagés… ?

L’évêque d’Angoulême, Mgr Claude Dagens, très présent à ce festival, rappelait dans le journal La Croix du jeudi 29 janvier, la distinction d’Heidegger entre la « pensée calculante » et la « pensée méditante ».[2] On pourrait prolonger sa réflexion en disant qu’Angoulême officiel est un grand marché où le « calcul » est roi… Par contre, Angoulême « off » a un autre goût. C’est un lieu de « méditation », un lieu de rencontre et de partage où l’évangile se vit et se témoigne.

Nous évoquerons, par exemple, la « table ouverte » organisée par le curé au presbytère d’Angoulême. C’est un repas fraternel de midi où les auteurs de BD et les bénévoles viennent sans payer, quelles que soient leurs convictions : catholiques, protestants, agnostiques. Ou encore la magnifique conférence du pasteur Jean-Pierre Molina « Blasphème et caricature » : chacun s’y est senti respecté malgré la blessure qu’il éprouve lorsque ce qui est sacré pour lui semble profané ; l’on y a pratiqué avec humour l’autodérision, devant un grand Christ en croix où le mot « Blasphémateur » avait remplacé le INRI traditionnel…

Rappelons aussi la messe finale dans une église pleine à craquer de jeunes et de familles. Et la veillée du samedi soir où tant d’auteurs de talent ont partagé leur créativité en sketches humoristiques. Et la prière qui a clôturé la soirée lorsqu’un prêtre de la communauté de l’Emmanuel et un dessinateur évangéliste suisse ont prononcé des paroles de bénédiction.

« Festival de pauvre", disions-nous ? Oui, si la pauvreté est le signe de la gratuité et de la fraternité évangéliques. Non, s’il signifie « festival au rabais ». Car la qualité est bien au rendez-vous. Il suffit pour s’en rendre compte de parcourir les prix décernés : le prix 2015 du jury œcuménique attribué à Mohamed Arejdal et Cédric Liano pour Amazigh, chez Steinkis, et le prix 2015 international de la bande dessinée chrétienne attribué à Brunor et Duphot, pour Daniel Brottier, chez Fleurus-Mame.

Mais quel serait donc le label « BD chrétienne » ? Faut-il qu’elle raconte la vie de saints ou de personnages de la Bible ? Faut-il qu’elle mette en scène les valeurs dites chrétiennes ? Bien des BD évoquent des personnages bibliques d’une manière qui ne semble pas très « évangélique »… et bien des BD font passer des valeurs humaines (sont-elles très différentes des valeurs dites chrétiennes ?) alors que leur auteur se distancie du christianisme… C’est donc une vaste question à laquelle s’attache le CRIABD qui fêtera le 22 novembre prochain son 30e anniversaire. On recommandera aussi l’excellent ouvrage de René Nouailhat, Les avatars du christianisme en bandes dessinées.[3]

Alors, la BD peut-elle évangéliser ? Oui, si elle fait grandir en humanité, si elle communique la beauté, si elle promeut la paix plutôt que la violence et, surtout, si les relations qu’elle induit, à commencer par celle entre les auteurs et les lecteurs, sont profondément humaines, empreintes de fraternité, de générosité et de joie. C’est ce que nous avons vécu de bon à Angoulême 2015. C’est le goût que nous souhaitons partager avec tous les lecteurs de Gabriel

Béatrice Beaumarais et Cécile Jacquerye

[1] Jean-François Kieffer, auteur des Aventures de Loupio chez Mame, a animé tous les jours des groupes de jeunes sur le thème de la paix et de la rencontre des religions.

[2] Claude Dagens, Les religions sur la place publique. Journal la Croix, jeudi 29 janvier 2015

[3] René Nouailhat, Les avatars du christianisme en bandes dessinées. EME Editions, 2014

Dessin de Béatrice Beaumarais

Dessin de Béatrice Beaumarais